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Frederic Weigel : "Guide Mots-Poissons". 2006.
crayons de couleur sur fiches dactylographiées. 10x15cm.
Ci-dessous : 18 images ATTENTION il y a une image blanche.
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Notes biographiques en bas de page...
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Préambule de Frédéric Weigel
l'ensemble des images choisies du n°1 au n°14 constitue un agrégat entierement produit pour "l'art est public".

Le titre de cette "œuvre" en est aussi sa légende et son contenu.

Titre de l’agrégat pour l’art est public :

"L’homme de lettres souffre d’un mal étrange, il a trop d’esprit. L’homme de lettres est souvent un porc. L’homme intelligent est un con, je l’avais vu dévoilant ses fesses. L’esprit français permet de sérieuses distinctions de limites, l’esprit c’est toujours la même production de déduction. Qui est-ce qui a commencé à déplacer des mots, il faut montrer les poussièretés. Par delà le bien et le mal, il n’y avait point de jugement. J’écrivis des signes pas droits : retoucher le dessin en tremblotant. J’ai résisté longtemps… et j’ai décédé, la vérité pour la pêche n’est jamais que de l’eau claire."

Du n°16 au n°18 ce sont des vues d'expos, elle ont un autre statut, c'est pour cela que je les ai séparées par le n°15 qui n'est rien d'autre qu'un blanc.


Après un long échange de mail, parfois un peu houleux, l'entretien commence avec une heure de retard.

Christophe Tesson (C.T.) : Bonjour, bien dormi ?
Frédéric Weigel (F.W.) : j'ai complètement raté l'horaire, désolé

C.T. : Pouvez vous expliquer comment a démarré le « Guide Mots Poissons ? »
F.W. : Cela a été une découverte par hasard, en me baladant dans une salle en démolition d'une université. J'ai trouvé, dans un tas de gravier, une boîte abandonnée. Dedans il y avait de nombreuses fiches formant un inventaire de citations de Guy de Maupassant. J'ai pris ces cartes et elles ont traîné chez moi longtemps.

C.T. : Longtemps?
F.W. : Oui, deux trois mois. Je voulais les utiliser, des mots-passants devant moi, c'était une bonne occasion. Mais qu'en faire? La première idée a été bêtement de coller ces fiches, ces mots sur des passants, mais c'était un peu ridicule et cela ressemblait au poisson d'avril qu'on pose sur le dos des gens. C'était une très mauvaise idée, mais indirectement elle a fait glisser mon entendement vers des mots-poissons. Elle m'a guidé pourrait on dire. De « Guy de Maupassant », cela a glissé au « guide mots-poissons ». Ce n'est qu'une petite blague, mais elle est suffisamment cohérente conceptuellement pour permettre de produire un travail non contradictoire a priori.

C.T. : "Cohérente", "Conceptuellement", "non contradictoire". Ça fait beaucoup pour une "petite blague", non?
F.W. : C'est un jeu d'esprit, la blague c'est pas de la rigolade. C'est pour cela que je n'aime pas trop les blagues, elles sont toujours cohérentes, compréhensibles et socialement autorisées.

C.T. : Pourtant, le jeu de mot est un objet récurent dans votre travail, non? "Pataphore" "Lego/L'ego" "Plafactice" etc.
F.W. : C'est plutôt le jeu qui m'intéresse. Si je travaille à partir de mots, cela a nécessairement à voir avec les jeux de mots. Si je travaille avec la vidéo, cela ressemble malgré moi à un jeu vidéo. Quoi que je fasse finalement le jeu réapparaît.

C.T. : J'ai trouvé ces fiches (dans leur état sans poissons) proprement terrifiantes : on imagine des universitaires poussiéreux comptabilisant des mots, jusqu'à dessécher l'idée même de littérature. Quel était votre sentiment vis-à-vis de cette boîte ?
F.W. :
Oui cela est normal,
un lexicologue est un scientifique, son objet est le livre comme découpage. Il prend l'objet de son étude et l'analyse au mieux. Moi je trouve qu'il faut beaucoup de désir (masochiste) pour faire cela. Ce qui m'ennuie plus, c'est que ces fiches ont été abandonnées. Mon sentiment était qu'elles étaient en attente d'une seconde vie.
Ce sont sans doute des victimes de la numérisation.

C.T. : Ce travail de lexicologue n'était-il pas mort né ? À quoi peut il bien servir ? Qu'est-ce qu'il aurait fait avancer, à part le désir de souffrance de son auteur ?
F.W. : Pour des linguistes (je me suis renseigné), c'est très important. Les dictionnaires servent de base de recherche à d’autres linguistes. Toute la structure de la linguistique repose sur ce genre de chose, ils ont besoins d'exemple, c'est là qu'ils les trouvent, c'est un de leur rapport au réel concret.
Pour moi, effectivement cela a semblé absurde

C.T. : Qu'avez vous fait de ces fiches ?
F.W. :
Comme ce sont des mots-poissons, les phrases coulent les unes sur les autres. Donc j'essaye de (re)trouver des phrases dans les phrases…

C.T. : Je vous interromps, j'avais imaginé que vous y aviez dessiné des poissons…
F.W. : Non non, d'abord il y a le point de départ des mots-poissons, je pars de phrases, il faut que je fasse quelque chose avec ces phrases. Le poisson n'est qu'une « agrémentation illégitime ».

C.T. : Les phrases bricolées, sont antérieures aux dessins de poissons ? (Même si on peut trouver un mot plus élégant que « bricolées »)
F.W. : Tout à fait, c'est en quelque sorte elles qui sont le point de départ. "Bricolé" c'est très bien, je ne connais pas de mots meilleurs, le bricolage c'est entre l'acte de travailler et le jeu.

C.T. : Vous avez bricolé ces 1500 phrases avant d'y dessiner 1500 poissons ?
F.W. : Je (re)trouve des phrases dans les phrases, c'est à dire que je cherche à chaque fois, par des encadrements au crayons, par des ratures, par des rajouts de lettres, à faire émerger de nouvelles phrases inattendues du texte. Souvent ces nouvelles phrases m'étonnent, parfois elles me font rire. Ensuite les poissons viennent en second. Les nouvelles phrases posent par leurs aspects, des contraintes, des déterminations graphiques. C'est cela qui détermine en partie le poisson à venir.
La règle du jeu "retrouver des phrases dans les phrases" (appelons cela "règle mots-poissons"), m'oriente, me guide, me fais avancer dans des surfaces qui s'établissent petit à petit, et celles-ci sont des points de départ, des ancrages pour qu'un "dessin" apparaisse.
Concrètement, je retrouve des phrases dans les phrases dans une centaine de cartes, une fois ce fichier établi. Elle devient la matière première d'où émerge la forme « poisson ».

C.T. : Vous utilisez habituellement un langage beaucoup plus jargonnant, à base "d’agrémentation illégitime" et autres "priméité", "tierceité" etc. Cela m'a toujours paru abscond. Pourquoi ?
F.W. : oui, c'est normal, c'et ma structure de pensée. Je pars de codifications, de structures. Je ne peux pas ne pas conceptualiser tout ce que je fais, en plus je n'aime pas cela. Je déteste l'intellectualisme posé sur les choses du monde, mais je fais cela.
Je pense que c'est la base de mon travail, je cherche des moyens par une pratique (peindre), de dépasser un jugement intellectuel sur ce que je fais. Cela me passionne.
Je continue: parfois en mettant des tas de concept les uns à coté des autres, on arrive à des systèmes. Normalement le système est orienté vers une finalité. Moi, pour ma part j'ai l'impression qu'en rajoutant des éléments, à force le système vomit. Qu'il n'y a pas de finalités, que tout devient complexe et part dans n'importe quelles directions.

C.T. : Si je résume : vous êtes parti des cartes dactylographiées, vous en avez modifié le contenu, ce faisant vous avez produit un espace graphique dans lequel un dessin (en l'occurrence un dessin de poisson) trouvait sa logique plastique et pouvait venir s'installer. C'est bien ça ?
F.W. :
Pas tout à fait, faire des jeux de mots c’est déjà d'une certaine manière entamer le dessin, raturer c'est déjà du dessin, c'est pas juste un jeux d'esprit. Il y a une avancée petit à petit, je fais une pause entre le moment où la phrase est formée et où je commence le poisson. Certes il y a cette pause, mais il y a continuation. Il n'y a qu'une différence de degré entre raturer des phrases et animer un poisson.
Sinon «Logique plastique » est un terme qui ne me convient pas. Parlons plutôt de logique picturale.

C.T. : Voilà qui est clair !
F.W. : Ah bon ? Étonnement de ma part. Vous préférez donc de l'empirique?

C.T. : [...] Le tout compte plus de 1500 dessins. Cette somme, produit à son tour un autre "objet" ?
F.W. : Cette somme ne produit pas une totalité, plutôt une multiplicité "d'individuables". Donc pas un objet unifié, plutôt un agrégat. L'accrochage n'est que le déploiement sur l'ensemble du mur de tous ces poissons, un envahissement du mur, rien d'autre. Il n'y a aucun sens à trouver dans l'appréhension de l'ensemble. Juste un troupeau de mots-poissons.

C.T. : Qu'est-ce qu'un "individuable" ?
F.W. : L'unité c'est par rapport au général, "l'individuable" c'est par rapport à la multiplicité. Les "individuables" ne formeront jamais une généralité. Ils formeront toujours un groupe contradictoire en lui même.

C.T. : Subtil distinguo...
Le "guide mots poissons" a déjà été beaucoup montré, ça marche pour vous?

F.W. : Ça patauge plutôt, je m'enlise, parfois cela flotte. Je n'ai pas à me plaindre je l'ai déjà montré dans des conditions correctes trois ou quatre fois, d'autres dates sont prévues, un petit catalogue est en cours. Que dire de plus?

C.T. : En d'autres termes, vous avez envie de participer au "marché de l'art", où bien, comme un artiste français de base, c'est un tabou inavouable ?
F.W. : Si si ! Je veux devenir riche, mais le marché de l'art en France je ne l’ai jamais aperçu. Sans doute je fréquente les mauvaises forêts.

C.T. : Bon parcours, alors M. Weigel, merci pour cet entretien


Notes biographiques :

Frédéric Weigel, 26 ans en 2007, vit et travaille à Riespach en France. Après des études à Besançon, qu'il a terminées en 2005 il a déjà exposé à l’Alternative Entertainments Gallery de Dublin, au POCTB d'Orléans, à la à la galerie de l'Hôtel de ville, Besançon et au MAM de Saint étienne, entre autres.


Entretien réalisé par Christophe Tesson pour "l'art est public" via logiciel de conversation instantanée.

Pour aller plus loin :

l'integrale de "Guide Mots-Poissons" : http://wei.fre.free.fr/weigel-b/maupassant.swf
Le site de Frédéric Weigel : http://wei.fre.free.fr/

Photos © Frédéric Weigel



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