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Agnès Cappadoro : "Le dit du senti". Projet d'installation, 2005-2006.
Images numériques, croquis, photos numériques, bande son.
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"Amoncelès, les uns sur les autres, neuf écrans diffusent de très courtes vidéos en boucle. Dans chacune d'elle, un fragment de corps de femme se meut lentement. Une voix off recouvre l'ensemble, dans un faible brouhaha : « t’as mauvaise mine », « t'as pas un peu grossi », « Une femme qui n'a pas d'enfant, c'est pas une femme», etc. Autant de petites phrases assassines, brutales dans leur apparente légereté ; c'est dit là comme en passant, sans y penser... En écho, le corps muet de cette femme se meut avec lenteur, mais semble vouloir sortir d’une gangue dont il est prisonnier. On entend quelque part la phrase "j'craquerai pas" qui domine et se perd. L’ensemble est un portrait de femme. Multiple, composée, « couturée » elle est une expression possible d’une femme possible ou de plusieurs femmes potentielles, en butte aux tracasseries des rapports humains. Parcellaire, cette femme en morceau dit la pression des autres femmes sur elle : mères, amies, connaissances, collègues, femmes ennemies par hasard, ennemies sans conscience."
Agnès Cappadoro

Notes biographiques en bas de page

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Christophe tesson (C.T.) : « Le dit du senti », c’est un autoportrait ?

Agnès Cappadoro (A.C.) : Le dit du senti n'est pas un autoportrait dans le sens où je ne me suis pas prise en photo. J'ai photographié quelqu'un qui a accepté de se prêter au jeu. Et connaissant cette personne, elle m'a fait une confiance immense. En revanche, c'est un autoportrait dans la mesure où ce que cette (ou ces) femme(s) ressent(ent) vient de mon expérience propre, de mon malaise propre.

C.T. : Ces photos demandent effectivement beaucoup de confiance. Cette femme n'est pas dans les canons de la mode.

A.C. : En effet elle n'est pas dans les canons de la beauté. C'est une femme ordinaire, ni grosse, ni maigre. Moi, je suis grosse, elle, je la trouve plutôt bien foutue. Mais au fond peu importe qu'elle soit belle, ronde, grosse, moche… une jeune femme m'a dit en voyant l'installation qu'elle y reconnaissait son corps. Physiquement, évidemment, elle n'avait rien à voir avec le corps de la femme dans l'installation, mais elle s'y est reconnue.
Le fait que cette femme ne corresponde pas aux canons de la beauté rend l'identification plus facile et nous fait sortir justement de la tyrannie du corps en gloire prôné par les publicistes.

C.T. : J'ai montré le dit du senti à des femmes qui ne sont pas versées dans l'art contemporain. Qu'est-ce qui les a rendues mal à l'aise?

A.C. : Il faudrait le leur demander à elles… Mais il me semble que ce qui rend mal à l'aise, en tout cas, ce que je voulais provoquer, c'est la sensation de claustrophobie éprouvée par les femmes par rapport à leur corps. Il est toujours trop étroit ou trop large, trop petit ou trop grand, il n'est jamais à la taille de la femme qui se trouve à l'intérieur…

C'est pour cela aussi que je voulais réaliser l'installation avec de vrais écrans, pour qu'on ait le sentiment des boites. Du corps pris dans une boite. Cependant, toutes les femmes ne sont pas forcément mal à l'aise en voyant l'installation. C'est aussi une question d'appréhension des œuvres d'art…

C.T. : C'est curieux, ma provocation du début me renvoie à mon statut de mec ou d'homme (au choix). Je me sens interviewé, c'est ton installation qui marche trop bien?

A.C. : Peut-être qu'elle atteint son but en tout cas… mais le terme "marcher" et même la notion de "but" me mettent un peu mal à l'aise… je ne suis  sure de rien, je ne prône pas de dogme, je ne fais pas la leçon, le dit du senti correspond à quelque chose de très profond en moi avant de correspondre à quelque chose de très profond chez les autres.

C.T. : Apparemment la forme de l’amoncellement de télévisions est voulue telle dès les croquis préparatoires. Pourquoi pas plutôt dix télés alignées ou les unes sur les autres ? Ce serait un non-choix ? Est-ce que la forme choisie ne risque pas de perturber la lecture de l’œuvre ? De détourner l’attention ?

A.C. : Ce sont neuf télés… un chiffre symbolique, mais de ça on se fout un peu non ? La forme est sensée rappeler (mais ce n'est qu'un rappel) une forme de corps humain… où la tête domine, où le sexe est central et où les jambes sont au sol. J'ai un autre projet où les télés sont alignées, mais ici, cela ne ferait pas sens. La forme n'est pas complètement anecdotique. En plus je l'imaginais avec des télés de taille imposante de telle sorte qu'au final, l'installation soit presque de taille humaine…

Je ne crois pas que la forme trouble la lecture au contraire, elle en est une clef supplémentaire. Mais ce n'est qu'une clef… un indice, une trace de l'intention. Il est normal que toutes les clefs ne soient pas comprises…

Enfin, je ne crois pas que cette forme puisse détourner l'attention. L'attention est tout entière requise par ce qui se passe dans les télés. Non ?

C.T. : Je ne crois pas, en l'occurrence ça m'a un peu dérangé. Des télés empilées où on lirait un corps debout, la tête en haut les pieds en bas? Ça ne serait pas plus simple?

A.C. : Plus simple peut-être, mais pas plus satisfaisant. En tout cas, pas pour moi… je voulais une forme qui monte, qui ait une base. Une base et un sommet. Un corps et une tête. Une forme dans laquelle mon corps réel, mon corps à moi, pourrait rentrer… même si bien sur, il n'a jamais été question de cela ! Et désolée, moi, j'ai l'air d'un triangle ! Isocèle en plus !

C.T. : Donc, si on ne te connaît pas, la clef manque ?

A.C. : Non, bien sur. Tout le monde se fout éperdument de savoir si je rentre ou non, dans les boîtes. Mais tu me demandes si la forme se justifie. Elle se justifie par cette prise de position qui n'est pas indispensable à la compréhension du reste.

C.T. : J'ai hésité un moment en me disant : "je n'ai pas vu l'installation, je ne peut pas en parler sur un site". Après seulement j'ai compris qu’elle était à l'état de projet, ce qui m'a décidé à en parler. Le fait que tu m'aies envoyé des éléments épars crée pour moi une espèce de jeu de piste, où j'ai été mentalement obligé de reconstruire une œuvre. Ça devrait faire pareil avec les lecteurs du site. En avais-tu conscience?

A.C. : Pas tout à fait conscience. Mais souvent, dans mon travail, sans que je m'en rende compte je crée les conditions d'un jeu de piste…

Cependant, si j'en ai la possibilité, l'installation sera exactement ce que tu as sous les yeux. Ni plus, ni moins. Au pire, je transformerai les écrans à tube en écrans plats pour qu'ils soient plus grands et que l'installation soit justement un chouia plus grande qu'un être humain (de taille moyenne). Je referai aussi la bande son, pour un meilleur enregistrement, mais sans changer un seul mot.

C.T. : Attention ce que j'ai sous les yeux n'est pas une  installation. Est-ce que l’installation, le temps passé des boucles vidéos, aura le même effet ?

A.C. : Je le crois. Mais je ne peux pas en être sure à 100%. Pourtant je suis assez confiante dans ma faculté d'imagination et dans mes capacités à projeter cette idée dans la réalité. Elle aura exactement l'effet que je veux qu'ielle ait. Cet effet de grande lenteur, d'enfermement, de douceur un peu crispante.

C.T. : "Douceur un peu crispante" ?

A.C. : Il n’y a aucune violence dans ces images. Le mouvement est très lent. Les flous, la lenteur, les accélérations du corps créent (je crois) une sensation de douceur qui devient à la longue un peu sirupeuse, comme le sont les phrases en apparence gentilles prononcées dans la bande son. C'est doux, et pourtant, c'est dur, brutal sans violence.

Enfin, c'est ce que j'ai voulu, c'est ce que je ressens quand je le vois. C'est ce que je ressentais quand je l'ai fait. C'est l'écho que j'en reçois quand j'en parle avec d'autres. Mais peut-être que ce n'est pas du tout ce que tu ressens…

C.T. : Ça pose la question du projet. En l'occurrence, ton travail ne s'improvise pas, la notion même de projet y est fondamentale ?

A.C. : Quand j'aborde un projet, je veux que tout fasse sens, que chaque détail soit à sa place, y compris ceux qui échappent (car il y en a toujours). Comme Perec qui s'autorisait des contournements aux règles qu'il édictait lui-même.

Je garde des traces de chaque micro-événement autour d'un projet, je photographie tout, j'observe tout ce qui se passe. Je réfléchis, je trouve des idées, je prends des notes. A la fin, chacun de ces micro-événements a trouvé sa place dans l'ensemble. Si je n'arrive pas expliquer la présence d'un élément, c'est soit qu'il n'est pas à sa place, soit que je dois creuser en moi pour en trouver la signification.  C'est un travail qui se base autant sur la raison que sur l'instinct. Mais l'instinct finit toujours par y être raisonné…

C.T. : Tu as des exemples de tels micro-évènements sur ce projet ?

A.C. : Je viens de regarder le tout premier carnet où est apparu l'idée du dit du senti… (d'ailleurs il y avait 18 écrans au lieu de 9, deux triangles au lieu d'un…) histoire de voir quel micro-événement est venu se greffer à l'idée de base… je crois qu'au tout début, il s'agissait surtout d'un travail sur le morcellement, la fragmentation… l'idée de faire du « dit du senti » un travail sur la pression sociale est venue ensuite. J'ai fait une première série de photos de détails de corps. Puis j'ai amené le mouvement.

Ce qui constitue la plus grande avancée sur ce projet a été l'idée de la sonorisation. Parce qu'au départ, je n'y avais pas du tout pensé. J'avais la tête pleine de ce projet, je ne pensais qu'à ça… Et à ce moment-là, je ne sais pas, je devais être plus fragile, je ressentais très fortement le poids des autres. Sur moi, sur mes amies, sur mon entourage. Je ressentais très fortement le potentiel nocif des gens les uns envers les autres. Et je me suis rendu compte que le « dit du senti », en fait c'était ça. C'était cette manière insidieuse de dire et de penser les choses, de faire ressentir aux autres tout le mépris qu'on a pour soi, et de le faire d'une manière tellement retorse, tellement perverse que l'autre est obligé d'encaisser sans rien dire…

C.T. : Il y a deux choses importantes là :
1) le fait que tu comprennes à posteriori ce que tu es en train de faire
2) le fait que tout d'un coup, le malaise ressenti par le spectateur soit explicité
Ce qui ne fait pas une question…

A.C. : Non, mais je peux répondre…
C'est ce que je voulais dire tout-à-l'heure quand je parlais d'instinct et de raison. Il y a un double mouvement, un premier mouvement de réflexion, de recherche (recherche au sens quasi universitaire ; lectures, écrits, analyses), puis un mouvement instinctif ou l'idée domine sans que tout son sens en soit complètement révélé. Et ces deux mouvements alternent et travaillent de concert. S'il n'y a que la raison, il manque quelque chose, il manque la vie. S'il n'y a que l'instinct, il manque la pensée, le concept, la structure. Il faut structurer l'instinct. C'est ça que je voulais dire par raisonner l'instinct. Il faut donner son sens véritable à la chose que l'on fait… (il faut, il faut… on aura bien compris, que "je dois" conviendrait mieux…) moi, je fonctionne comme ça… personne ne "doit" ni ne "faut"…

C.T. : Et sur le malaise ?

A.C. : Le malaise apparaît quand je comprends que je raconte mon propre malaise. Dés que je comprends ça, je ne ressens pas le besoin de le rendre joli ou acceptable. Je n'accentue pas le trait non plus. J'essaye de le rendre aussi juste que je l'éprouve.

C.T. : Est-ce que quand tu dis : "cette manière insidieuse de dire et de penser les choses, de faire ressentir aux autres tout le mépris qu'on a pour soi, et de la faire d'une manière tellement retorse, tellement perverse que l'autre est obligé d'encaisser sans rien dire", on ne peut pas retourner les rôles?
Est-ce qu'on n'est pas obligé d'encaisser ton installation sans pouvoir répondre ?

A.C. : Dans ta question, on pourrait entendre que moi, je dis au public "tout le mépris que j'ai pour moi" (je me cite, on n'est jamais si bien servi que par soi-même) et que j'agis sur eux exactement comme le font ces gens qui nous font du mal en toute bonne conscience. Or, ce n'est pas du tout sur le même plan. Je ne m'adresse à personne en l'épinglant sur son physique, sur son caractère, sur ses choix de vie… je ne cherche pas à donner des conseils, ni à faire la leçon. Je ne renvoie personne face à son miroir. Je lui décris le malaise que j'éprouve et qui se trouve être le sien. Alors bien sur, ces blessures infligées aux autres, on en est aussi responsable. Mais le dit du senti n'est pas une vengeance.

Sur le metier

C.T. : Je change de sujet. Ton site Internet est un des rares que j'aie vu qui explique clairement que tu as des activités rémunératrices de graphiste, et une activité que je suppose plutôt coûteuse de plasticienne. Dans ton travail de graphiste j'ai vu à la rubrique "recherches vectorielles" de jolies jeunes femmes, genre gravures de mode bien fines et graciles comme il faut. Pour employer un mot snob, comment tu vis cette dichotomie?

A.C. : Va pour le mot snob ! Je la vis très bien cette dichotomie maintenant ! Je dis maintenant, parce que ça n'a pas toujours été le cas.
Je croyais nécessaire de choisir… mais je me suis rendue compte que ce n'était pas la peine. Et que de toute manière je n'avais pas le choix. J'ai résolu de montrer que j'étais complexe, double, triple, que j'étais capable de faire mode et tendance (j'aime assez ça d'ailleurs) mais que cela ne m'empêchait pas de faire de l'art contemporain. La plupart de mes clients ne cherchent pas à savoir ce que je fais en dehors de ce que je fais pour eux. Mais quand j'ai envoyé mes vœux cette année, il s'agissait de vœux très résolument tournés vers l'art contemporain, et j'ai été surprise de voir mes clients réagir positivement. Finalement, les gens sont bien plus disposés à nous comprendre comme étant multiples qu'on veut bien le croire ou le craindre.

Il ne cherche pas à savoir. Mais quand j'ai envoyé mes vœux cette année, il s'agissait de vœux très résolument tournés vers l'art contemporain, et j'ai été surprise de voir mes clients réagir positivement. Finalement, les gens sont bien plus disposés à nous comprendre comme étant multiples qu'on veut bien le croire ou le craindre.

C.T. : Chacune de ces activités nourrit l'autre ?

A.C. : Oui, mais ce n'est pas toujours visible. La dextérité acquise en tant que graphiste dans le maniement des logiciels rend plus rapide l'exécution de simulation de projet par exemple (ça c'est pour la technique) et puis de plus en plus de graphistes exposent comme des artistes contemporains, les deux secteurs sont de plus en plus poreux, il y a de plus en plus de ponts entre les deux. Mon prochain projet (little sexy dolls) s'appuie sur du dessin vectoriel par exemple. Mais là pas de fille gracile, non, non.

C.T. : Il y a quelque chose qu'on peut préciser : en tant qu'artiste tu gagnes combien de millions d'euros par mois ?

A.C. : Zéro milliard de millions. Mais j'ai entendu, il y a quelques mois, une interview de Kader Attia, qui a gagné le prix Marcel Duchamp et pour lequel j'ai un immense respect. Il disait, entre autre, que pendant des années, il avait tenu un bar, et que l'argent gagné comme ça, lui avait permis de réaliser des œuvres sans concession… alors, c'est vrai, que j'aimerais gagner de l'argent avec mes installations, avec mes "œuvres", mais si cela ne doit pas se faire tout de suite, s'il faut continuer à être graphiste pour produire, pas de problème, je continue. D'ailleurs, j'aime mon boulot de graphiste. Je me sens très privilégiée.

C.T. : Ça c'était pour le coté "métier". Je reviens à l'œuvre. Est-ce que tu aurais pu faire la même chose avec d'autres moyens ? De l'aquarelle par exemple ?

A.C. : Non, assurément non. En tout cas, pas le dit du senti. Mais je crois que l'aquarelle peut être le vecteur d’œuvres d'art contemporain, tout dépend de ce qu'on barbouille…

C.T. : Je me demandais si tu n’avais pas utilisé des moyens "à la mode" ?

A.C. : Ce sont des moyens disponibles. Mais si tu veux qu'on parle de mode, on peut en parler. Je n'ai rien contre, si la mode rejoint mes centres d'intérêt. Je fais de la peinture aussi, de la photographie, je fais des moulages, je sculpte… est-ce que tout cela est à la mode ? Peut-être… mais franchement, je ne me pose pas (plus) ces questions. La question de la mode m'indiffère. La mode passe. Est-ce que le dit du senti passera ? Il faudrait déjà qu'il naisse…

C.T. : Tu n’as pas peur de faire une installation « militante » ? Dans le sens où on parlait de "cinéma militant" dans les années 70, et depuis quand on prononce ça, on le fait avec une moue de dédain

A.C. : Est-ce que c'est militant ? Alors là, je n'en sais rien, mais alors rien du tout. Je n'en ai pas l'impression. Il est l'expression d'une forme d'engagement, mais je ne le crois pas militant. Il exprime une prise de position, un regard sur les choses et les gens peut-être, mais militant…  qu'est ce que ce serait un projet militant ? Un projet qui crierait sous une banderole ? Le dit du senti ne crie pas, il murmure…

En ce qui me concerne, je n'éprouve aucun dédain pour le militantisme. Mais je suis un peu troublée par le terme. Ayant beaucoup milité dans des associations (pour la sensibilisation au handicap et pour l'intégration), je n'arrive pas à faire le parallèle entre ce terme et mon travail. Ce ne sont pas les mêmes approches. Il y aune dimension politique qui n'existe pas dans ce travail.

Gaële braun (G.B.) : Quel est ton rapport au nu et à l'histoire de l'art ?

A.C. : Évidemment, pour une femme, le rapport au nu est toujours un écho de son rapport à son propre corps. Enfin, j'en suis intimement persuadée. Je ne crois pas qu'une femme qui fasse des nus puisse faire abstraction de son propre corps. Il est nécessairement pris dans la nasse en même temps que le corps regardé. C'est un double dialogue. Ce qui m'intéresse essentiellement dans le nu, c'est la question de la vulnérabilité. C'est une notion centrale. La vulnérabilité et l'inquiétude. L'inquiétude de se retrouver vulnérable. Un corps nu, c'est un corps sans protection qui s'est désolidarisé de tous ses masques, qui montre tout, qui dévoile tout. Pendant des années, je ne traitais que du visage. Du visage et de ses masques (c'était mon sujet de maîtrise) puis, je me suis à traiter du corps parce qu'il est encore plus vulnérable qu'un visage démasqué et qu'il permet de traiter de la vulnérabilité en évacuant la question de l'identité ; ce que ne permet pas le visage.

Et puis le corps nu, c'est aussi la métaphore (mais je maîtrise moins le sujet) du corps social.

G.B. : Pourrais-tu développer l'opposition que tu établis entre la bande son, qui ressort du quotidien social, et les images qui ressortent de l'intimité ?

A.C. : La bande son, ce sont toutes les petites phrases assassines, les signes, les traces, les résidus de ce qu'on encaisse perpétuellement. Les images en effet ressortent de l'intime, du ressenti, là aussi cela se traduit par des traces, le corps encaisse comme un boxeur, mais dans le microscopique. La cause parait anodine, l'effet est dévastateur.

G.B. : Cette mise en scène aqueuse et intime s'est-elle imposée comme un processus d'interrogation face à ton travail de la part de celui qui regarde, je veux parler de ton "public".

A.C. : Je ne suis pas sure de comprendre ta question… au départ, je n'ai pas pensé à la réception par le public. Je voulais créer la sensation de fluidité, de claustration, la couleur bleue, un peu froide en contraste avec le rose des chairs m'intéressait aussi. Du coup l'eau semblait convenir à tous les niveaux.

Est-ce que cela répond à ta question ?

G.B. : En partie, mais cette mise en scène, c'est comme une intrigue, c'est un moyen utilisé en art contemporain et cinématographique pour mobiliser la réflexion. D'où ma question qui parle du public…

A.C. : Je comprends mieux… cette question de la mise en scène et le rapport au cinéma c'est intéressant dans la mesure où j'écris beaucoup et que je me raconte les installations avant de les voir (ou simultanément ; ça a été le cas pour le dit du senti) il en reste peut-être une trace à la fin, de ce discours personnel, de cet à-coté… Marguerite Yourcenar écrit dans ses notes aux mémoires d'Hadrien ou celles de l’œuvre au noir, je ne sais plus, qu'elle doit tout savoir des personnages, même si elle n'écrit qu'une part infime et essentielle de ce qu'elle sait d'eux. J'aime beaucoup cette idée.

G.B. : Ta précédente réplique répond en partie à l'une de mes pensées sur cette mise en scène, je me demande si ce choix très esthétisant était volontaire, c'est pour cette raison que je te demandais ta relation au nu et à l'histoire de l'art.

A.C. : La volonté esthétisante était volontaire. Je comprends très bien (et je les apprécie) les démarches en opposition à l'esthétique, mais moi, j'avais envie de quelque chose qui au final soit beau.`

G.B. : …voire formaliste… ça ne veut pas dire qu'il n'y a pas de sens, évidemment.

A.C. : Pour le formalisme, je ne sais pas, pour l'histoire de l'art non plus. Je ne m'inscris dans aucun courant, en tout cas pas de manière consciente. Et j'ai conscience que la question de la beauté soulève les foules et fasse crier haro ! N'empêche, j'avais envie de quelque chose qui soit à la fois beau et gênant.

G.B. : Je voulais également revenir sur une des questions de C.T. Il te demandait pourquoi le choix de ce média, plutôt qu'un autre je voulais que tu développes ta pensée là-dessus.

A.C. : Je voulais exprimer la réaction millimétrique du corps à une "attaque "millimétrique mais dévastatrice. Cette réaction pouvait se traduire par le mouvement. Ensuite je voulais ajouter du son. Télé = image+mouvement+son. Ça collait parfaitement avec l'intention. Je ne suis pas une puriste, j'utilise le médium qui me semble le plus approprié. De la même manière, dans un autre projet, ayant voulu travailler sur la confrontation entre l'image que les autres ont de nous, une image qu'ils croient fixe et figée, et l'image réelle qui est la notre, celle d'un être en perpétuel mouvement, j'ai enchâssé un écran (avec une vidéo numérique) dans une toile peinte, parce que cela convenait à l'expression de cette opposition.

G.B. : Je crois qu’au contraire ce choix est celui d'une puriste, puisque c'est une boucle appropriée entre l'outil et le contenu du message, le sens.

A.C. : Je ne crois pas être puriste… mais si la volonté de faire sens par l'adéquation entre un médium et un message en est l'expression, alors j'assume.

G.B. : Mais peut être ce n'est pas récurent dans ton travail?

A.C. :Rien n'est systématique dans mon travail (du moins je le crois)…

G.B. : Le mot systématique est connoté péjorativement pour moi, mais j'espère que tu ne l'as pas compris comme ça. Ma question est plus précise, qu'il n'y paraît : travailles tu par "boucle : outils sens", d'une manière consciente ou non?

A.C. : Je réponds à la question. Le mot puriste est connoté péjorativement pour moi… je ne sais pas comment je dois le comprendre… je décide de ne pas le prendre mal de toute façon…

J'essaye de faire sens, c'est certain. Et là en l'occurrence, je trouve, moi, l'outil à la fois approprié pour faire sens, et capable d'ajouter une dimension esthétique et symbolique à ce que je ressens. Au final, l'installation telle que je l'imagine remplit toutes les conditions de ma propre satisfaction. N'est-ce pas la toute première condition à remplir ? Mais je ne m'interdis pas pour un nouveau projet de prendre le contre-pied de cette installation là.

G.B. : Oui, bien sûr, je parlais de conscience et donc d'inconscience, car j'ai ressenti la mise en scène de la salle de bain comme un de ces moments où chacun a éprouvé ce sentiment angoissant de petits moments anodins qui profitent de ce que l'esprit s'abandonne pour commettre leur méfait, est-ce trop analytique?

A.C. : On peut trouver une interprétation analytique au dit du senti. Parce que bien sûr, les traces des coups encaissés, on les retrouve surtout dans l'inconscient, c'est par la censure de la réaction que le travail dévastateur s'opère.  C'est parce que le conscient ne peut pas, ne doit pas réagir, que l'inconscient, ensuite, se déchaîne et commet des dégâts dans nos corps.

G.B. : Est-ce que tu parles, à travers le côté mise en scène de ta pyramide de télé, de schizophrénie?

A.C. : Non, la schizophrénie est l'expression névrotique d'un double ; ce n'est pas le cas ici. Ici, l'inconscient travaille de manière plus simple, il opère en sourdine, nervure, lamine. Le dit du senti c'est bien l'expression de ce travail inconscient qui s'opère à la suite des attaques du quotidien, mais cela ne donne pas nécessairement naissance à une psychose.

G.B. : Je parle de l'image sous-entendue (celle de la société) et de celle qui est montrée et qui souffre de ne pas correspondre à celle qui est assénée au quotidien, donc comme un éclatement de la construction de l'individu…

A.C. : Oui, là je suis d'accord. C'est bien l'opposition entre "ce que l'on est" et ce que "les autres voudraient qu'on soit"  qui fait naître la sensation d'étouffement, le petit drame quotidien partagé par tous.

Et effectivement, il y a la notion, je n'avais pas pensé à l'éclatement, mais c'est tout à fait ça, du parcellaire, du fragmentaire, du morcelé, qui vient s'opposer à une tentative de construction de soi.

Un peu comme un château de carte (ce qui justifie encore le choix de la forme) : on se construit et patatras ! Quelqu'un l'air de rien en passant fout un petit coup de pied dans ce qu'on a mis tant de soin à construire…

C.T. : Là je suis nettement plus convaincu, et ça plaiderait pour des écrans plats

A.C. : Le château de carte était là pour la métaphore, mais finalement, ça rejoint quand même l'idée. En tout cas, je ne la rejette pas en bloc.

C.T. : Merci de tant de patience mademoiselle agnès. Et bonne route !
Propos reccueillis par MSN et relecture, par Gaële Braun et Christophe Tesson


Notes biographiques :

Agnès Cappadoro, 33 ans, vit et travaille à Paris. Sa démarche s’articule autour de quatre mots-clefs : féminisme, mémoire, territoire et sociabilité.

Elle explore, alternativement ou ensemble, ces quatre thématiques, au travers d’installations photographiques et d’animations interactives ou le texte et l’image coexistent et se répondent. Elle est également graphiste et directrice artistique en freelance depuis 5 ans et travaille aussi bien pour le print que pour le web, en création comme en gestion de projet.

En 2004, elle réalise le Veuf et l'Inconsolée, un conte photographique, récit d'un deuil, qui s'intègre dans une recherche sur la mémoire et le territoire, la trace et l'empreinte. En 2005, avec Pandore et Inquiet vertige, elle met à profit sa pratique de graphiste et ses compétences en développement internet pour la réalisation d'animation numériques et interactives sur l'inquiétude. Elle prolonge également des recherches photographiques par la réalisations de plusieurs séries : terre-peaux, Espace Sociable, Autoportrait(s) et papiers Peaux, où le texte, le graphisme, la photographie s'unissent pour donner naissance à des installations qui interroge sur la place de l'humain dans son environnement et les interactions conscientes ou inconscientes que suscitent ce voisinage.

Voir son site : www.agnescappadoro.com

diverses activités d'Agnès Cappadoro sur Internet :
Son blog : http://chronotes.over-blog.com

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