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Laurent pernel : "Gesichtwerpen". Lyon, juin 2005.
aluminium, échafaudages, 0.90x6x9m. Galerie Tator.
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Interview :

Gesichtwerpen a été une « intervention artistique » de Laurent Pernel, sur la façade de la « Galerie Tator » [1], qui a duré de juin à septembre 2005. Intervention qui consistait à superposer une façade en aluminium, inspirée d’une façade Art-Nouveau anversoise  sur les murs existant. Dans la Galerie elle-même, des photos des maisons originales étaient exposées autour d’un distributeur de bière à la pression, bière qui étaient servies avec des sous bocks publicitaire à la marque « Gesichtwerpen », sans beaucoup plus d’explication. Entretien avec Laurent Pernel ci-dessous.

Christophe Tesson (C.T.) : Comment avez vous initié Gesichtwerpen ? L’avez-vous proposé à la galerie Roger Tator ou c'est elle qui vous a demandé de travailler un projet ?

Laurent Pernel (L.P.) : Je suis allé voir la galerie Tator pour leur présenter mon travail en général et pour leur proposer ce projet en particulier. J'avais deux ou trois dessins avec moi.

C.T. : Seulement deux ou trois dessins ?

L.P. : Oui, des croquis fait au bic je crois, un premier jet. Des dessins que j'ai toujours et qui sont restés longtemps les seuls. Je ne voulais pas dessiner plus, avant d'être retourné à Anvers. C'était une nécessité pour moi. J'explique : aller a Anvers c'était tout bêtement m'imprégner des volumes et d'une échelle, c’était voir la composition des bâtiments Art Nouveau mais aussi les bow-windows en général. J'ai fait pas mal de photo sur des détails de bâtiments, la façon dont les bow-window viennent "s'accrocher sur la façade"… puis ma « mission » était de dénicher un bâtiment ayant les même proportion que le bâtiment des « Tator »[2]

C.T. : Ça partait d'un calembour ? La galerie Tator est dans la rue d'Anvers à Lyon, non ?

L.P. : Exact, au delà de la nécessité, il y a le nom de la rue et la forme de la façade, haute et étroite comme souvent les maisons en Belgique. De façon plus générale, j'aime repartir travailler dans les lieux ou j'ai vécu et que j'ai quitté.

C.T. : Vous avez habité Anvers?

L.P. : J'ai vécu 5 ans à Bruxelles, mais j'ai fait de longs séjours à Anvers.

C.T. : C'est une sorte "d'occasion qui fait le larron", alors, c'est parti juste d'une coïncidence ? Anvers/rue d'Anvers ?

L.P. : Pour moi c'est souvent l'occasion qui fait le larron, l'occasion d'aller quelque part pour en ramener quelque chose. Souvent une invitation pour un projet dans un lieu me renvoie dans une ville qui n'a souvent rien à voir avec la ville qui m'accueille. Mais par jeu, je tisse un lien entre deux localités que rien, a priori, ne réunit. Comme pour le projet à Albi qui me fait travailler dans le nord…[3]

C.T. : Dans les premiers dessins de Gesichtwerpen, il y avait déjà une façade superposée à celle de la galerie?

L.P. : Oui, dès le début le projet a été conçu pour « les Tator », s'ils l’avaient refusé, le projet n’aurait jamais eu lieu. De même qu'on ma proposé de refaire cette façade ailleurs et j'ai refusé. Par contre retravailler avec l'alu, c'est possible. De toutes façons je n'ai jamais refait deux fois la même chose, car il n'y a plus l'excitation et la surprise de la première fois. Mais il m’est déjà arrivé de travailler plusieurs fois avec un même matériau, comme le plastique par exemple.

C.T. : Bref, les prémisses sont vite réglés, vous avez immédiatement trouvé l'idée de "décalquer" une maison anversoise sur Tator ?

L.P. : J'aime aller assez vite, et prendre du temps pour affiner la technique étant donné que j'utilise des matériaux qui ne sont pas appelés à être utilisés pour la construction. Et puis j'aime l'idée que la première intention est souvent la bonne.

C.T. : Le matériau, vous l'aviez en tête dès le départ ? Vous imaginiez déjà comment réaliser cette façade?

L.P. : L'alu, c'est un matériau que j'avais en tête depuis pas mal de temps (on peut parler d'années) mais je n'avais jamais rien essayé avec : pas le temps et pas d'occasion pour exciter le larron. Les choses se sont mises en place à l'automne 2004 avant d'aller voir les Tator. Quant à la mise en forme des matériaux, j'ai bien mis 3 ou 4 mois avant de trouver une façon de faire. Quand je suis revenu d'Anvers et que j'ai commencé à dessiner j'étais encore loin d'avoir trouvé une solution technique. Mais je voulais régler la forme avant de passer à la technique, cette dernière ne devait pas influencer la forme mais être à son service, c'était une exigence que je m'imposais. Trois ou quatre mois de recherche, oui, mais je suis passé par pas mal de phases pour trouver un moyen de former mon aluminium : est-ce que je devais pré fabriquer des éléments, le tout en forme de kit à monter ? Est-ce qu'on récupérait la façade ou est-ce qu’on la détruisait… ? Tout ça influe beaucoup sur la façon de faire et en plus je n’étais pas sûr de trouver le bon aluminium.

C.T. : C'était quoi au final, un aluminium d'étanchéité ?

L.P. : Au départ je voulais travailler avec l'aluminium du fabricant Isover, avec doublage laine de verre, pour l'isolation des combles, mais c'étais trop "mou" ça ne gardait pas la forme donnée. Alors je me suis réorienté vers de l'alu alimentaire du type barquette. C'est là que Véronique Liot (qui travaillait dans la galerie Tator) est entrée en scène. Elle a fait un travail formidable pour nous trouver un partenariat avec un fabriquant d'aluminium qui nous en a fourni environ 150 m² en rouleaux.

C.T. : Pour en finir avec le lot technique, c'est de l'aluminium monté sur un grillage, monté sur un échafaudage, non?

L.P. : J'ai réalisé une structure avec du treillis soudé[4] de 8 mm, qu'on est venu fixer sur la façade. Puis, sur ce treillis, j'ai mis du « grillage à poule » et enfin l'alu. Le tout fixé avec du double face ultra puissant et de l’adhésif aluminium utilisé par les étancheurs et zingueurs (soit 1,5 km d’adhésif).

C.T. : C'était un gros chantier en fait ! Vous aviez réalisé des prototypes, des morceaux, des tests ?

L.P. : J'avais fait un test à l'atelier, sur 1 m². Les deux bow-windows sur la gauche ont été préfabriqués à l'atelier et les balcons sur la droite ont été formés sur la façade directement. Quant à la résistance de tout ça à la pluie, au vent et à la vandalisation, c'était la surprise.

C.T. : Ça a bien tenu en fait, je l'ai vu durer… J'ai vu les réactions des gens, des passants, hors vernissage et hors exposition, ils étaient séduits et venaient toucher. Je crois que c'est parce que ça avait un côté festif, brillant argenté… C'était mesuré de votre part, ou alors l'alu s'est imposé juste pour son côté pratique et malléable ?

L.P. : En fait, quand j'ai présenté le projet aux Tator, je leur ai parlé d'un « bijou délicatement ciselé comme un diamant ». C’est une autre référence à Anvers. J'avais vraiment le désir de mettre en place quelque chose de résolument esthétique qui serait une ponctuation particulière dans l'enfilade de cette rue. La maniabilité de l'alu et sa brillance me le permettaient, une immédiateté avec une économie de moyen.

C.T. : Ça n’a pas été vandalisé, je crois ?

L.P. : Comme quoi il n’y pas de règle en la matière, je crois que les gens ont parfois plus envie de rêver, de s'échapper, même quelques secondes plutôt que de faire face une nouvelle fois à une revendication "artistique".

C.T. : « Gesichtwerpen » avait plusieurs niveaux d'entrée, pour différents publics possibles?

L.P. : Si vous le dites…

C.T. : Essayons autrement : à qui s'adressait « Gesichtwerpen » ?

L.P. : Égoïstement à moi. Bizarre non ? En fait j'ai pas mal travaillé dans ce qu'on appelle "L'espace Public". On y fait face à un public qui n'est pas invité mais qui passe, en transit, le plus souvent vers un autre point de rendez-vous dans la ville, et qui lors de ce passage est de façon impromptue sollicité par une "manifestation" ou une production artistique. Donc, lors de la conception de ce projet je n'ai pas pensé au public mais à ma propre excitation, mon envie de "jouer" avec cette façade que l'on me prêtait pour un temps donné.  Vous savez, je pense que les gens n'ont pas forcément reçu ça comme une oeuvre d'art. C'était plus perçu comme une décoration, il y a une société qui organise des mariages musulmans qui m’a proposé de faire des décorations de salle de mariage.

C.T. : Ça a donc l'air de vous peiner que ce ne soit pas pris comme une œuvre d'art ?

 L.P. : Ça n'est pas important à mes yeux, le plus important c'est que ça existe.

C.T. : Et les "à-côtés", il y avait des sous bocks « Gesichtwerpen », de la bière, des photos dans la galerie, le titre lui même ? Déjà, qu’est-ce que ça veut dire « Gesichtwerpen » ?

L.P. : Gesichtwerpen, est un mot que j’ai inventé. Littéralement ça veut dire “façade jetée”. Anvers en Flamand c'est : Antwerpen soit la main jetée (une légende qui a donné son nom à la ville)[5]. J'ai remplacé le mot “main” par la mot  “façade” en flamand. Car au final, la façade est jetée, le titre de l'exposition contient déjà sa finalité.

C.T. : La bière les sous bocks, tout ce qu'il y avait dans la galerie ? C'était quoi ?

L.P. : Pour le projet j'avais envie d'être dans une Belge attitude assez simpliste. D’où la création des sous bocks pour annoncer l'expo, puis les frites et la bière pour le soir du vernissage. Je peux préciser certaines choses par rapport aux sous bocks, leur histoire. Tout à l’heure, je parlais de liens que je tissais entre les villes, les sous bocks en sont un bon exemple. Il se trouve que le symbole sur les drapeaux flamands est un lion noir sur fond jaune avec les ongles des pattes rouges. La ville de Lyon a aussi comme symbole un lion (qui se tient dans la même position et le même sens que son cousin flamand). J'ai demandé l'autorisation à la ville de Lyon d'utiliser son logo, que j'ai mis aux couleurs noire et jaune auxquelles j'ai ajouté des ongles rouges et quelques volutes de poils noirs. Je l'ai “flamandisé”.

C.T. : Ça je ne l'avais pas vu, pourtant le sous bock, je l'ai sur mon bureau.

L.P. : Tout ça c'est une des choses qui passent un peu inaperçues, des pistes cachées que je dissémine, “j'en livre le secret” quand je parle de mon travail. Et là formidable coup de Véronique Liot qui nous dégote 7000 sous bocks gratuits. Énorme !

C.T. : Il y en avait d'autres comme ça, des indices ?

L.P. : Il y avait plein de messages subliminaux dans les frites… Non elles venaient directement du kebab d'en face. Un vrai brassage culturel cette soirée.

C.T. : De quoi n’avons nous pas parlé que vous voudriez qu’on évoque ?

L.P. : Je crois qu'on a fait le tour de la question, peut-être le rapport au temps, le fait que ce soit éphémère c'est important, la disparition ranime d'autant plus le souvenir… Mais non, c'était très bien, on a parlé de tout.

C.T. : Alors, merci monsieur Pernel…


[1] Galerie Tator, 7, rue d’Avers, Lyon septième arrondissement. revenir au texte

[2] Surnom affectueusement donné à la Galerie Roger Tator, où ne travaille aucun Roger, ni n’est dirigée par aucun Monsieur Tator. Voir ci-dessous. Ce nom dérive d’une déformation accidentelle de « projettator », initialement donné à la galerie dans ses premiers pas. revenir au texte

[3] Projet actuellement en cours de développement par Laurent Pernel. (Mars 2006) revenir au texte

[4] « Treillis soudé de 8mm » : tressage de fils en acier normalement prévu pour le béton armé. En l’occurrence le fil fait 8mm de diamètre. revenir au texte

[5] « On prétend que son nom néerlandais Antwerpen viendrait de « hand werpen », ce qui signifie « jeter la main ». Il vient d'une légende bien connue dans le ville selon laquelle Brabo aurait coupé la main d'un géant qui terrorisait les bateliers en leur faisant payer une taxe de passage. Si les bateliers refusaient, le géant leur coupait la main et la jetait dans l'Escaut. En fait, il s'agirait plutôt d'« aan het werpen », qui signifie « à la jetée ». Le nom français est un simple dérivé du nom original. »  (source : wikipedia). revenir au texte


Laurent Pernel. Notes Biographiques

Laurent Pernel, 33 ans en 2006, vit et travaille à Villeurbanne. Muni d’une double formation d’architecte et de plasticien, il a accompli plusieurs résidences d’artistes (Annemasse, Pontoise…) et participé à de nombreuses expositions collectives (entre autres : "La lutte finale" – Paris ; "Vidéorium 01" - aux Abattoirs à Toulouse ; "1/12 12/1" et "Fin de Chantier" aux subsistances à Lyon ; ou "Rencontre vidéo" dans la Galerie Française , Piazza Novonna à Rome.

Son travail a fait l’objet de plusieurs publications, dont :
- "Laurent Pernel" - Ecole nationale des Beaux-Arts de Lyon.
(Dans le cadre des galeries nomades avec le soutien de l'Institut d'Art Contemporain de Villeurbanne.)
- "1/12 12/1" - les Subsistances, Lyon.
- "Les enfants du Sabbat 3" - le Creux de l'Enfer, Thiers.
- "Connexion-déconnexion" - "Art&ville", St Etienne.

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À propos de la GALERIE ROGER TATOR

Créée en 1994, par Eric Deboos et Laurent Lucas (designers), la galerie Roger Tator est un lieu d’expérimentation. Croisant les champs d’expressions, design, art contemporain, architecture, son, image virtuelle, elle propose à travers sa programmation, un point de vue tranversal sur la notion de projet.

Au-delà de leur propre projet plastique, les “designers“, ”plasticiens”, ”artistes”, “concepteurs” sont invités à considérer l’espace de la galerie, mais aussi celui d’un quartier comme lieux d’investigation (Superflux : parcours urbain lumineux , Îlot d'Amarantes : jardin d’artiste dans l’espace urbain...). Renouvelant sans cesse cette prise de risque, la galerie peut être radicalement modifiée pour l’exposition.

C’est donc un espace privilégié, un des rares lieux relais du design, qui offre aux auteurs les conditions et les outils pour scénographier leurs projet et se mettre en scène.

Dans ce sens et en amont du projet plastique un échange s’établit avec l’intervenant, tant au niveau des supports graphiques (cartons d’invitation, catalogue…) que dans la mise en situation, la scénographie de l’exposition. Ainsi, se crée un dialogue sans cesse renouvelé sur l’espace même de la galerie.

Un travail d’édition est parfois engagé (David Stokes, Veit Stratman, Philippe Million). A ce jour la galerie a organisé 49 expositions (mises en ligne sur le site internet : www.rogertator.com).

La galerie est soutenue depuis 2000 par le Ministère de la Culture - la DRAC Rhônes-Alpes, la Ville de Lyon et la Région Rhône-Alpes, ainsi que par quelques partenaires privés.

Président : Eric Deboos
Trésorier : Laurent Lucas
Responsable de la galerie : Christelle Morel
Chargée du développement et des partenariats : Laure Pannetier

Accueil du public : du lundi au vendredi, de 14 h à 19 h.
Visite guidée personnalisée et systématique.

GALERIE ROGER TATOR
36, RUE D’ANVERS
69007 LYON
T : 04 78 58 83 12 / F : 04 78 58 81 85
www.rogertator.com




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