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Maro Avrabou-Dimitri Xenakis : "Le jeu de Vénus et du hasard". Chaumont sur Loire, 2006.
Bassin, plantes variées, impression numérique contrecollée sur polystirène, dimensions environ 250m².
Festival des Jardins de Chaumont sur Loire.
Ci-dessous : 12 images.
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Sur le processus de fabrication

Christophe Tesson (C.T.) : Pouvez vous décrire votre installation au festival des jardins de Chaumont sur Loire en 2006 ?
Dimitri Xenakis (D.X.) : Deux choses nous paraissent importantes pour répondre :
a) Il s'agit d'un festival à thème, ce qui oriente les recherches formelles et les choix conceptuels. "Jouer au jardin" impliquait donc d'orienter la création de l'espace et des formes vers un univers ludique, participatif ou non.
Nous avons donc eu cette idée d'un puzzle, c'est à dire d'une image appliquée sur la totalité du plan de la parcelle. D'une image qui remplirai et structurerai ce plan. Une image/paysage, Un jardin/image. Le procédé est simple: un vrai puzzle scanné a été agrandi au format de la parcelle.
La conséquence devait être que le promeneur/spectateur entre du moins partiellement dans le tableau. À ce titre, le coquillage de Botticelli devient un ponton praticable et le reste de l'image flotte parmi la végétation aquatique.
b) Nous avons tiré profit de la forme particulière et inutilement contraignante des parcelles (en forme de feuille d'arbre), en l'utilisant comme un cadre, un écrin. Quelque chose d'assez "kitsch" constitué par les floraisons fortement colorées.

C.T. : Si c'est moi qui résume et qui dit : vous avez fabriqué un puzzle flottant représentant la naissance de vénus de Botticelli sur 250 m², est ce que c'est un bon résumé ?
D.X. : si on veut, oui

C.T. : Vous avez des croquis, des dessins, des esquisses, pour montrer "comment ça se fabrique" avec les premiers dessins ?
D.X. :
Oui, ainsi que des images de références puisque nous avons travaillé par référence. Mais il n'y a pas de dessins ce sont des reproductions, le puzzle ne représente pas : c'est un agrandissement photo, ce point est important. C'est une empreinte agrandie avec une technologie d'impression numérique.

C.T. : Donc l'idée est venue d'un seul coup ?
D.X. :
oui, à partir de l'idée, nous avons agité nos doigts en étendant un vrai puzzle du tableau sur une table (1 000 pièces, musée des offices) pourquoi chercher midi à 14h00?

C.T. : Alors pour dessiner, vous vous êtes mis autour d'une table avec le puzzle de la galerie des offices
D.X. :
oui, cela nous a permis de redécouvrir le tableau dans ses détails

C.T. : Vous y avez redécouvert (ou découvert) quoi ?
D.X. :
La pluie de rose qui entoure vénus ; la gestuelle des personnages ; les motifs floraux des textiles ; les détails de la nature représentée ; s'agissant d'un jardin aquatique cela nous a confirmé la pertinence de cette image.

C.T. : On reviendra au processus de fabrication après, mais : pourquoi avoir choisi cette peinture plutôt qu'une autre ?
D.X. :
nous cherchions une image-"icône", une sorte de Joconde ou de Vierge qui imprègnent notre inconscient. Nous cherchions quelque chose de mythique qui aie rapport à l'eau

C.T. : ah oui ! Imparable donc…
D.X. :
Nous avons hésité entre « la naissance de vénus » et cette peinture anglaise qui montre Ophélia, morte flottant dans les lentilles d'eau (John Everett Millais, Ophélia). Finalement on a trouvé que cette Ophélia était macabre.

C.T. : Vous avez fabriqué les images du rendu de concours avec le puzzle ?
D.X. :
Oui, avec les pièces assemblées et intégrées dans les photomontages. Du coup c'est aussi un travail sur l’échelle. Un peu comme les architectes, la réalisation passe par une expérience empirique

C.T. : Finissons en avec la fabrication. Avec ces images, vous avez donc été lauréats du concours. Commence la fabrication de la vraie installation. Comment ça s'est passé ?
D.X. :
Nous avons transmis un ektachrome à l'imprimeur ainsi que le tracé du puzzle, pour superposer les deux et les imprimer sur vinyle. Ensuite, nous avons collé l’ensemble sur du polystyrène et découpé chacune des 125 pièces retenues.
Puis :
• Nettoyage du bassin
• Mise en eau
• Construction d'une plateforme pour coller le coquillage
• Placement des pièces en eau
• Plantation des végétaux terrestres (bande de 50cm autour du bassin)
• Plantation des aquatiques
• Le tout suivi d'une seconde plantation en mai pour assurer la continuité des floraisons.
Voila une version courte

C.T. : On aura compris que vous avez fait tout le travail : terrassement, plantation, fabrication, sauf curieusement, celui de "dessin" si on comprend "dessin" dans le sens traditionnel du terme. Ce n’est pas étrange?
D.X. :
Nous avons géré tout les problèmes de fabrication et de fournisseurs, pour ce qui est du travail sur site, nous avons travaillé avec l’équipe des jardiniers qu’il faut saluer ici. L’absence de dessin n'est pas étrange, nous voulions transformer une image de paysage, c'est-à-dire une chose plane, en véritable paysage, en l’occurrence un plan d'eau. Le procédé de transfert devait être simple, il n'y a pas de question de gestuelle ici, les seuls dessins sont ceux qui expriment le graphisme des végétaux pour communiquer avec les jardiniers sur nos intentions.

(l'entretien se poursuit sous le diaporama suivant)


Maro Avrabou-Dimitri Xenakis : "Le jeu de Vénus et du hasard".Images de la préparation
Ci-dessous : 4 images © Avrabou/Xenakis.
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Sur le travail plastique

C.T. : Quand j'ai vu votre projet pour le concours j’ai pensé que vous étiez en train de projeter un objet. Ce n’est pas un jardin !
D.X. :
vous avez raison, d'une certaine façon, Mais c'est sans compter sur la réalité organique des végétaux, et sur le contraste d'un élément artificiel (une reproduction du type « boite de chocolats ») avec des éléments naturels.

C.T. : Mais quand j'ai vu sur place, j'ai constaté que seules les réalisations qui n'étaient pas des jardins fonctionnaient. Toutes les autres entraient en concurrence avec le (magnifique) parc alentour : du coup tous les jardins –à proprement parler- disparaissaient, stricto sensu, dans la nature.
D.X. :
Intéressant, et de fait c’est dans l'optique du festival, qui a souhaité renouveler, étirer la définition du jardin, c'est ce que les organisateurs entendent par "art" du jardin. Nous concernant, une intervention dans et avec la "nature" doit exprimer une tension entre l'artefact et le biologique.
Un jardin est une chose artificielle, qui exprime les rapports de l’homme avec son environnement, mais certainement pas une tentative de retour à la nature.

C.T. : Est-ce que votre jardin, à Chaumont, avait encore besoin de plantes ?
D.X. :
Absolument ! Ces plantes sont vivantes, pas l'image ! De plus et paradoxalement, elles deviennent des éléments ornementaux au même titre que les motifs des textiles ou des roses du tableau.

C.T. : Je continue à faire l'avocat du diable. Qu'est-ce que ça apportait d'amener dans ce puzzle, des "éléments vivants" ? Ne fonctionnait-il pas tout seul ?
D.X. :
En réalité c'est l'inverse qui se produit; mais cela revient au même, il s'agit d'une incongruité apparente. Ce contraste exprime probablement une vision de l'humain dans son environnement. Sa différence et son inadaptation, son rôle de gestionnaire, son besoin de représentation.

C.T. : "Gestionnaire" ? De la planète ?
D.X. :
Il ne s’agit pas d'écologie ! Gestionnaire de la planète, des ressources, des choses et de leur survie, puisque nous avons le pouvoir de vie et de mort sur ces éléments. Nous essayons de ne pas prononcer les termes de culture/nature mais c'est bien de cela dont il s'agit… Encore !

C.T. : J'ai eu peur !
D.X. :
Moi aussi. Non, sérieusement nous sommes artistes et posons des questions, le fait de les poser sous un angle différent éclaire (peut-être) les choses, fait apparaître d'autres questions

C.T. : Sortons un peu du champ plastique. Est-ce que ça n'est pas une facilité de dire que les artistes sont là pour "questionner" ? Est-ce que ça n'est pas un tic de langage de la galaxie culturelle française ?
D.X. :
Oui c'est facile et, oui, c'est typiquement Français. Qu'est ce qui peut alors définir une différence? C'est difficilement palpable. Nous dirions que l'honnêteté d'une telle démarche (de questionnement) réside dans la vitalité et la jeunesse d'esprit des artistes. En clair : ne pas suivre les modes, et les voies officielles.

C.T. : Je reprend encore un peu sur le coté plastique l'estrade à l'entrée du jardin, elle fait partie du Puzzle ?
D.X. :
Elle fait partie de l'image ! Mais elle n'est pas façonnée comme un puzzle. Question de cohérence. Le spectateur doit entrer dans la parcelle et voir un puzzle flottant. Un ponton est aménagé, à l’entrée du jardin, il a la forme et le motif du coquillage du tableau de Botticelli. Comme l'a dit Marie Hélène Richard, ce coquillage vaisseau devient de fait plate-forme d'embarquement. Le spectateur est à ce point, dans le tableau.

C.T. : C'est une sorte de "vous êtes ici" comme on voit sur les plans en ville ?
D.X. :
belle image

C.T. : Sérieusement, je me suis posé la question. Après tout rien n'obligeait à faire une estrade
D.X. :
C'est pour nous un retour toujours positif et éclairant que le ressenti du spectateur, cela nous permet de confirmer, d'infirmer, et de prospecter. Il y avait déjà une estrade sur place, mais nous pouvions la supprimer, de plus c'était intéressant d'introduire au minimum le spectateur dans le jardin, Le jardin étant -quand même- un espace à utiliser.
Mais les conceptions d’artistes renaissants florentins montrent aussi les relations entre le théâtre et les parcs. Des allées avec des points de vue, des promontoires estrades, des scènes mythologiques constituées de statues l'attestent dans de nombreux parc de cette époque.

Gaële Braun : Vous avez fait rentrer les gens dans la culture avec cette estrade ?
D.X. :
Non, nous n'avons pas de mission apostolique ! Il faudrait être fou.
Mais! Cette image est à la fois utilisée pour ce qu'elle est (même sans la connaître) et aussi pour ce qu'elle existe dans un inconscient collectif. Nous voulons dire que certaines images ont la vie dure, même et surtout utilisées dans la pub et à toutes les sauces.


Sur la perception par le public

C.T. : C’est un troisième thème que je voulais aborder après la fabrication, et après les questions purement plastiques. Quand on fait une expo d'art contemporain, on a trois visiteurs. Quand on fait une expo de jardins (faits par des artistes contemporains) on en a 160.000. Comment l’expliquez vous ?
D.X. :
C’est qu'un lourd dispositif de communication est ici à l'œuvre. Nous ne crachons pas dessus mais savons que la communication est l'art d'érotiser les choses pour une clientèle éprise de facilité. Vous comme nous, essayons de nous frayer un passage dans cette cohue, en proposant des choses accessibles mais denses au second regard. Et il est difficile de faire œuvrer cette machinerie communicationnelle pour l'art contemporain.

C.T. : Les réaction d'une partie du public ont été surprenante non? Dégradations, dévastations... Est- ce que cette machinerie ne provoquait pas un quiproquo ?
D.X. :
Le quiproquo est plus que probable : "venez jouer aux jardins" ! Peut être aussi que tout cela a révélé un autre quiproquo : l'art, tout les arts, sont des choses d'adultes

C.T. : Seulement d'adultes ?
D.X. :
Les jeux sont crées par des adultes pour mener les enfants (adultes en gestation) vers la découverte du monde des adultes, et non pas pour les maintenir dans une éternelle adolescence.

C.T. : "L'art est réservé aux adultes" Ça c'est une opinion franchement à contre courant, non?
D.X. :
Pas "réservé", mais chose d'adulte. Oui c'est un peu ringard dans notre contexte. Mais dans la mesure où l'on ne peut que souhaiter à un enfant de devenir un adulte épanoui ; c'est la seule alternative.

C.T. : Mais même avec des adultes, j'entendais sur place un "bon père de famille", proposer à sa progéniture de passer à "l'attraction suivante", au lieu du « jardin suivant ». Je n'espérais quand même pas qu'il propose « l'œuvre suivante », mais est on condamnés à cette méprise?
D.X. :
On peut considérer une œuvre comme une attraction ; mais dans le seul but –rusé- d'emmener quelqu'un vers d'autres rivages.

C.T. : Les artistes sont condamnés à ruser ?
D.X. :
Les artistes sont condamnés à s'adapter, mais cela n'a jamais été différent.

C.T. : Indéfectiblement optimiste ?
D.X. :
(rires). Les contraintes génèrent de l’inventivité et de la réactivité. Et les artistes ne détiennent aucune vérité qui leur permette de s’abstraire du monde.

C.T. : Quand je suis passé, il y avait une reinette, bien verte entre les seins de vénus. Après coup, j'ai vu dans le catalogue du festival, la photo de cette même reinette, au même endroit. Comme je ne l'ai pas vu bouger, je me suis demandé si c'était une fausse que vous aviez posée là…
D.X. :
Non ! Au moment du nettoyage du bassin, nous avons laissé des grappes d'oeufs, espérant que les grenouilles viendraient peupler l'image. Il y en a des centaines auxquelles s'ajoutent des couleuvres d'eau et des tritons. C’est sur les reinettes que les gosses ont jeté des pierres dans le bassin.

C.T. : Dernière question : comment se passe la collaboration Avrabou/Xenakis ?
D.X. :
Nous jetons dans un récipient toutes nos idées et effectuons tris et transformations. À terme, il est difficile de savoir a qui appartient telle ou telle idée. Cela n'exclut pas les tensions : mais elles sont réinvesties en énergie de travail.

C.T. : Qu'est ce qu'on pas dit que vous souhaiteriez aborder ?
D.X. :
je crois qu'on a fait le tour, il me semble.

C.T. : Alors merci Monsieur Xenakis


Entretien réalisé avec l'aide d'un logiciel de conversation instantanée (MSN) par Christophe Tesson et Gaële Braun
Le contenu en a été relu et corrigé par Dimitri Xenakis
Mis en Page par Christophe Tesson
Photos : © Maro Avrabou - Dimitri Xenakis, Olaf Mühlmann.

Pour aller plus loin :
Le site de Dimitri Xenakis

Liens externes

Notes biographiques
Maro AVRABOU (plasticienne et scénographe lumière de nationalité grecque) et Dimitri XENAKIS (plasticien de nationalité française et grecque) collaborent tous deux dans le cadre d’œuvres très variées qui interrogent formes, paysage, point de vue, espaces de vie et  lumière. Ils travaillent en France, en Europe et Outre-Europe dans des projets traitant du paysage naturel ou urbain.



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