Mohamed Rachdi
Par Geneviève Guétemme,
extrait de "L'exil créateur ou l'entrelacement des langues"
in la revue Sud/Nord, n° 13 , 2000, éd. éres,
“…Mohamed Rachdi construit un langage qui nous parle de lui et de son exil. Il nous parle aussi de l’art, dans son rapport à l’écriture mais surtout du langage et du rapport à l’autre.
Il nous amène en effet à voir comment se bâtit une écriture dont nous avons sous les yeux les éléments séparés. Il nous fait comprendre qu’à chaque situation correspond un mode d’expression ou indique ce qui permet à l’individu de prendre du recul par rapport à une histoire personnelle. Il présente enfin, à travers la construction d’une langue double, les principes de multiples confrontations ou d’échanges entre différentes langues.
Ses compositions parlent de lui, de ses références et d’une culture arabo-musulmane baignée par le Livre et la poésie. Elles décrivent aussi sa façon de vivre la distance. Distance que les signes linguistiques vont pouvoir rendre de manière tout à fait appropriée mais aussi distance que les messages fabriqués vont tenter de conjurer.
Mohamed Rachdi présente surtout en effet quelques essais pour faire se rencontrer des cultures. “Le multiculturalisme en acte, dit-il, est seul vraiment apte à rendre fructueuse et heureuse la singularité d’un individu (artiste ou non) dans sa relation à l’altérité”. D’où le mélange des “niveaux” de langue, l’association de la couleur au graphisme ou de Matisse à Madjnoun ou bien, encore, le traitement des images anciennes avec des techniques récentes.
L’artiste nous offre une image de l’art et de ses rapports au langage en donnant à ses compositions des allures de phrases où les mots combinent un ensemble limité de signes. Il crée des dispositifs qui sont autant de messages: envol de palmes ou même, avec le carton d’invitation d’une récente exposition, envoi de caravane par voie postale. Ses messages présentent sa propre mémoire, mais montrent aussi que l’art, et les manipulations de signes qu’il suppose, utilise un langage qui mélange différentes langues et nous oblige de ce fait à repenser nos habitudes de langage.
En fait, plutôt que de privilégier une langue par rapport à d’autres, plutôt que d’accepter l’idée d’une langue dominante dans laquelle il lui faudrait se perdre, Mohamed Rachdi construit des “textes” entre deux langues dont la lecture reste ouverte. Textes qui ne sont pas vraiment des textes avec des motifs “arabes” très occidentalisés. Ces textes lui permettent d’éviter une complète lisibilité: ils créent cette incertitude qui donne droit à la réflexion et offrent les conditions d’une rencontre entre l’artiste et un spectateur ou encore entre le spectateur et ce qui lui est autre. ”