Mohamed Rachdi
une chambre chez l’autre

Par Laurent Schmidt
Extrait de médiTERRAnée,
éd. Les Étonnés, Avril 2003

Bien qu’ils y opèrent, comme dans tout œuvre d’art, on ne peut pas présenter le travail de Mohamed Rachdi en se contentant d’en lister les paradoxes. Ce travail nous incite plutôt à penser, émotionnellement, le fonctionnement, la généalogie de ces paradoxes. Comment des postures, des signes, des images, des territoires s’opposent-ils ? Car cette figure de l’écart, que lui-même suggère, est essentielle. Elle conduit d’emblée à l’autoportrait et non à l’autobiographie . C’est en effet lors de cet écart fondateur que fut l’émigration, que, d’abord, ce qui deviendra le corpus des signes de l’œuvre à venir a commencé à travailler.

Ce premier écart, cardinal, se présente à nous, donc, comme celui de deux rives, Nord et sud. Mais ces deux rives sont des paradigmes où se déclinent d’autres écarts, jardin/maison, rural/urbain; végétal/minéral, tension/détente, vertical/horizontal, dedans/dehors, individu/société…

Or, l’écart est la condition constitutive de l’espace, non seulement d’un point de vue physique mais aussi pour une géographie intime ou sociale. Nombre d’objets, tessons de mémoires, fragments de pensées sociales, langues aveuglées, paysage des douleurs, saveurs des racines égarées, tombent dans ces espaces nés d’écarts multiples, à mesure que ceux-ci s’affirment. Et le travail de Mohamed Rachdi, c’est l’invention et l’organisation de ces espaces dont l’écartement continu fonde la plasticité. Ce travail se nomme métaphore, et c’est pourquoi les œuvres de Rachdi n’exhibent pas les brûlures de l’exil, elles leur proposent un logis, une paix familière, une chambre chez l’autre.