Arnaud Laporte : Il y a longtemps que Multipistes souhaitait donner un coup de projecteur sur le travail de nos deux invitées. Nous tenant régulièrement informé de l’avancée de leurs travaux, grâce à leur site Internet "l'art est public", nous avons décidé enfin de leur consacrer une émission.

À l'occasion de leur exposition, actuellement visible au Centre Culturel Jean Houdremont, au cœur de leur espace de travail, à La Courneuve, sous le titre "Rencontres à domicile", nous accueillons, ce soir, la peintre Gaële Braun et la photographe Pascaline Marre. Gaële Braun et Pascaline Marre votre complicité artistique, et finalement assez récente, s’est construite autour du projet dont nous allons parler ce soir, dont l’exposition actuelle n’est qu’une étape, on le verra. Gaële Braun vous avez une formation d’architecte, mais depuis six ans maintenant, vous peignez, Pascaline Marre vous êtes historienne de l’art, vous avez étudié et travaillé aux États Unis, pendant six ans, vous êtes revenue vous installer à Paris et vous êtes revenue aussi à votre passion première la photographie, comment vos routes se sont croisées, qui va nous raconter la rencontre?
Gaële Braun : Pascaline va vous raconter !
A.L. : Pascaline?
Pascaline Marre : Par l’intermédiaire d’un ami commun, qui m’a parlé du projet de Gaële.
A.L. : Qu’est-ce qu’il vous a dit?
P.M. : Il m’a parlé très rapidement de ce projet dans une soirée, je savais que c’était un projet qui se passait à La Courneuve. Et puis il m’a donné le texte que Gaële avait commencé à écrire sur le projet, qui m’a tout de suite intéressé. Donc je l’ai appelée peu de temps après. On s’est rencontrées un mardi après-midi, on a passé toute l’après midi à discuter du projet, et on commençait le travail le samedi suivant! C’était en septembre de l’année dernière.
A.L. : Gaële Braun, ce texte qui a séduit Pascaline Marre, quelle en était la teneur, quel était le projet tel que vous l’aviez en tête vous?
G.B. : En fait c’est un texte qui a beaucoup évolué, c’est le projet qui nous a fait évoluer,
C’était pas quelque chose de fixe, c’était quelque chose où on avait envie de travailler plus en relation avec les gens qui étaient autour du centre Houdremont dans la ville de La Courneuve, à avoir un rapport à l’extérieur, par rapport à ce centre culturel, puisqu’on avait envie de réinvestir les gens, de ramener du vivant dans ce centre, qui, aujourd’hui… On va dire que ça n’est plus vraiment son heure de gloire. Il en a eu une, mais maintenant il bat un peu de l’aile, comme la cité (des 4000) tout autour. Moi, j’avais envie, à l’occasion d’une expo personnelle qui m’était donné de faire là-bas, d’avoir un projet spécifique par rapport à ce lieu, et à cette ville.
A.L. : Ce projet, il est mené, tel qu’on l’a découvert, par un collectif, qui s’appelle « l’art est public », dont vous êtes bien sur membres actives, et qui en plus d’une architecte peintre et d’une historienne de l’art photographe, compte un chaudronnier dans ses rangs?
G.B. : Oui, c’est lui qui a dirigé toute l’équipe technique sur l’exposition, et c’est grâce à lui qu’on a beaucoup avancé là-dessus, et puis il a fait partie aussi des gens qui nous ont permis de rôder le projet au début, puisque, comme c’est un projet participatif, on demandait en premier lieu aux amis de nous accueillir chez eux, et ensuite de créer une espèce de chaîne : chaque personne devait renvoyer sur une autre et le projet se construisait comme ça.
A.L. : Alors pour mieux comprendre la nature même de ce projet « rencontres à domicile », vous avez défini un mode opératoire, toutes deux. Légitimement, ça doit commencer par Gaële Braun, parce que c’est vous qui la première rentrez en contact avec une personne. Au départ, ça partait d’un cercle d’intime, on comprend ensuite qu’il y a des chaînes qui se constituaient, mais ce premier rendez-vous, il se passe comment?
G.B. : Le premier rendez-vous? Dans le cercle d’intimes ou par la suite?
A.L. : Sur le mode opératoire, qui a finalement été le même pour tout le monde.
G.B. : La démarche, c’est : on prend rendez-vous avec la personne, on explique le projet, on arrive chez elle, on ré-explique le projet, et on lance plus ou moins une conversation, par rapport, peut être à des motivations de la personne, pourquoi elle a accepté le projet, ce qu’elle peut y voir, ce que nous aussi on y voit, et puis aussi par rapport à ses intérêts propres, ses hobbies, les objets qui sont là, sa maison, puisque ça va se passer chez elle. On a donc une vraie rencontre déjà, humaine. Ce qui était facile dans cette rencontre, c’est que Pascaline était avec moi, il y avait une triangulation. Ce qui me permettait à un moment de me mettre à l’écart, de commencer à dessiner cette rencontre, l’atmosphère, l’ambiance, une espèce de portrait, et ensuite, on demandait à la personne de choisir un dessin, son préféré, et de le mettre en scène, chez elle. Alors là elle y trouvait un message, si elle avait envie de donner un message, ou simplement un endroit qu’elle aimait, voilà, ses instants, ses passions, elle pouvait raconter plein de choses par rapport à ça. Du moment qu’elle se l’appropriait. Et c’est à ce moment-là que Pascaline intervenait, alors…
A.L. : Pascaline Marre, une fois que la personne a choisi le dessin de Braun qu’elle préfère, qu’elle l’a placé, accroché, ou déposé, ça dépend c’est pas systématiquement accroché au mur, ça peut être posé sur une table ou ailleurs, une fois que la mise en scène est faite, vous intervenez?
P.M. : On réfléchissait avec les participants, parce que, souvent ils étaient intrigués par cette mise en scène, ils savaient pas exactement comment ils allaient s’y prendre, ce qu’ils voulaient faire avec. Ou ils avaient une idée tout de suite, ou alors, moi je leur suggérais quelque chose, en fonction de ce que j’avais ressenti de la rencontre. Peut-être certains éléments que j’avais vus chez eux, qui m’avaient particulièrement marquée, ça pouvait être des objets, ça pouvait être un coin ou une ambiance particulière, à ce moment-là on faisait la mise en place du dessin chez eux, et je les prenais en photo.
A.L. : Alors, c’est vrai que c’est à chaque fois particulier dans ce résultat photographique. Parfois on retrouve dans la photo ce qui est aussi sur le dessin, à savoir les personnes elles-mêmes, l’endroit de la maison, parfois c’est tout à fait autre-chose, le dessin est mis en situation dans un autre espace, voir même en extérieur, comment est-ce que vous avez vécu ces mises en scène, ces appropriations, quel sens vous y avez vu vous, à la façon dont les gens se sont approprié cela, Pascaline Marre?
P.M. : Le travail se passait de façon assez intuitive. Gaële intervenait de temps en temps mais assez rarement dans ces mises en scène. Elle préférait me laisser seule appréhender l’image, parfois c’est quelque chose qu’on faisait toutes les deux, notamment quand il y avait une composition de plusieurs dessins qui était réalisée. Au long du projet, j’ai aussi évolué dans mon appréhension de cette mise en scène, pour qu’il y ait non seulement un jeu avec les dessins dans le résultat de l’image mais aussi un écho qu’il pouvait y avoir avec les participants, et ce qu’on avait ressenti de la rencontre. Ça n’était pas seulement un dessin qui était posé sur le mur, mais le choix du cadre par rapport au dessin, par rapport à la personne, pouvait apporter quelque chose en plus. Une dimension psychologique.
A.L. : Gaële Braun, comment est-ce que vous regardez ces photographies dans lesquelles, toujours, figurent vos dessins, c’est la règle du jeu?
G.B. : Au compte-goutte ! Parce que Pascaline cache beaucoup son travail !
P.M. :?????
A.L. : Oui mais maintenant dans l’exposition, vous pouvez en voir beaucoup à la fois tout de même…
G.B. : Ah oui, maintenant il y en a deux-cents.
A.L. : Est-ce qu’il y a des résultats qui vous ont étonnée, est-ce que l’appropriation vous semble avoir fonctionné, est-ce que vous avez vu des choses que la rencontre de mots n’avait pas données?
G.B. : Ah oui ! Oui, c’est là qu’on voit que le travail, il est encore plein de questions, d’aboutissements à atteindre, que ce soit dans le dessin et même aussi dans la photo. Il y a des photos qui sont très plastiques et graphiques et d’autres qui sont très, au contraire, tournées vers l’humain, l’individu lui-même, son identité, l’émotion qui s’en dégage. Moi mon but c’est d’atteindre tout ça réuni…
A.L. : Gaële Braun, Pascaline Marre, certains de nos auditeurs auront peut-être lu des articles sur cette exposition que vous proposez à La Courneuve, il y en avait un notamment il y a quelques jours dans Libération -c’est vrai qu’il est rare que les artistes que nous invitons bénéficient d’une telle exposition médiatique, on en est tout à fait ravis- juste une petite chose qui m’a un peu choqué –entre guillemets- c’est que cet article dans libération par exemple était en page société, pas en pages culture. Comment est-ce que vous l’interprétez vous, Gaële Braun?
G.B. : En fait le projet a des questionnements divers et variés puisque le lieu est pas anodin, le public est soi-disant acculturé et économiquement faible, d’ailleurs à Libération ils se sont posé aussi la question, le service culture et le service société se sont demandé qui allait faire le papier. Voilà : c’est un projet qui soulève beaucoup de questions, nous, on avait envie de se positionner en tant que questionneurs. Donc moi je suis assez contente qu’il y ait les deux facettes.
A.L. : Pour vous Pascaline Marre, est-ce que se retrouver en page société ça vous paraît logique, légitime, être une phase, une facette de votre travail?
P.M. : Oui. Parce que de toutes les façons, on touchait directement les gens, et à la fois, le projet en lui-même, relève beaucoup de questions du domaine artistique, notamment comment l’art contemporain se place par rapport au public, comment le public voit l’art contemporain. Ce sont également ces questions-là qui ont été posées dans le projet tel qu’il a été écrit.
A.L. : Et pour vous, l’art c’est aussi là pour faire du lien social?
G.B. : Oui, si on veut qu’il soit compris, en tout cas j’aimerais beaucoup être une très bonne vulgarisatrice de l’art ! Comme Hubert Reeves est un très bon vulgarisateur de la science (rires). Je pense que c’est un talent aujourd’hui, ce genre de phénomène.
P.M. : Je sais pas si c’est le fait de vulgariser mais en tout cas, d’avoir une approche assez directe par rapport aux gens et d’avoir une expression –qui soit d’ordre artistique ou pas mais qui soit directe- …
A.L. : Il y a une générosité dans votre travail, une générosité de la rencontre, ça c’est une chose, mais aussi dans la façon de pouvoir essaimer l’art d’aujourd’hui dans différents publics, mais si l’exposition dure jusqu’au 6 novembre, à partir du 4 il y aura de moins en moins de choses parce que, vous avez choisi dans ce projet… c’est à vous de le dire Gaële Braun…
G.B. : Oui, c’est une des premières pierres de l’édifice, on va dire, non seulement j’avais envie que le public ne soit pas passif mais soit acteur, qu’ensuite il soit public de sa propre participation et ensuite, qu’il soit détenteur. C’est une espèce de cycle naturel, comme ça, que j’avais envie de réaliser pour que ce soit complet.
A.L. : Donc les gens que vous avez dessinés, que vous avez photographiés, partiront avec les dessins, avec les photographies?
G.B. : Avec un petit bout d’art, oui, si on peut appeler ça comme ça…
A.L. : J’ai dit au début de cet entretien que c’était un projet en cours, à ce que j’ai cru comprendre à la lecture de votre site Internet, ce travail-là devrait durer jusqu’en 2004, est-ce que c’est toujours le cas?
G.B. : Non, malheureusement, c’est plus le cas dans les termes du départ. Au départ c’était « l’image 2004 » (l’exposition internationale NDLR). Et puis comme chacun le sait aujourd’hui, c’est fichu quoi !
A.L. : Ça a été annulé sur décision du Premier ministre.
G.B. : Oui, c’était aussi un questionnement sur le territoire, qui sont ces gens qui composent ce territoire, leur image, la façon de se voir eux mais aussi de donner leur image à regarder aux autres. Aujourd’hui c’est toujours vrai parce que de toute façon on a décidé de continuer plus ou moins notamment avec des textes qu’on fait écrire aux gens, sur leur perception de leur image, dans l’exposition, le dessin, la photo, pour faire peut-être un livre là-dessus.
A.L. : Le travail continue, il y a beaucoup de choses qui se passent en tout cas dans « l’art est public », on peut d’ailleurs suivre votre travail grâce à ce site dont je parlais –site de «l’art est public » nos auditeurs internautes trouveront un lien sur le site de multipistes, c’est un peu long et compliqué à dire à la radio- mais le lien sera là, il y a beaucoup de choses et je pense qu’on aura l’occasion de se revoir notamment dans le Lot, Pascaline Marre, parce que vous passez de la cité des 4000 aux paysans du Lot où vous menez un travail en cours? Juste un tout petit mot pour qu’on ait encore plus envie d’aller dans le Lot?
P.M. : C’est un travail qui a déjà fait l’objet d’une exposition, il y a deux ans dans un village du Lot, que je voulais continuer, mais celui avec Gaële…
A.L. : Vous accapare?
P.M. : …a interrompu mon projet, puisqu’on y a travaillé toute cette année en fait.
A.L. : Vous allez y retourner?
P.M. : Oui ! Oui, je compte y retourner pour y aboutir le travail…
A.L. : L’exposition «rencontres à domicile » à lieu au centre culturel… (etc.)
Rideau.

Transcription: Christophe Tesson